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Voix de Gausson : 17 janvier 1915

Publié le 22 Décembre 2014 par Michèle Harzo

Lettre d’un fantassin colonial

Je me retrouve pour la 4ème fois à T… Vous savez déjà par ma dernière lettre la vie que j’y mène. Il y a quelque chose que j’ai oublié de vous signaler : deux intéressants bijoux de notre mobilier. C’est « Dudu » et « Blanchette ». Ce sont deux magnifiques vaches abandonnées que les obus ont épargnées. Elles logent – c’est miracle qu’elles vivent encore – dans une étable en bois à 3 mètres de la cave des infirmiers. Ceux-ci les ont adoptées dans leur petite famille et les soignent avec amour. Ah ! le bon lait chaud et mousseux qu’elles nous servent en récompense de nos soins ! C’est blanc et ça vous fait un riz excellent ! Il n’y a qu’ici que pareille faveur est accordée. Nous en profitons. Nous donnons un litre de ce bon lait au colonel qui est notre Père à tous, nous en donnons un autre au médecin-major, un bol par-ci, un bol par-là aux éclopés et quand il en reste, nous le dégustons avec délice.

Voyez comme nous sommes favorisés !

Et pourtant, nous vivons dans un triste pays. La guerre, grand dieu, quelle faiseuse de ruines ! Notre petit village n’est pas beau, ce n’est partout que tas de cendres noires en place des tas de paille, de cendres grises ailleurs, de tuiles brunies ou rouges, émergeant du milieu des poutres à moitié calcinées, de planchers crevés, des pans de murs debout comme des squelettes, des cheminées penchées prêtes à s’écrouler, des toits, quand ils coiffent encore 4 murs, crevassés, déchiquetés, tordus. Non ! Le spectacle n’est pas beau.

Pas un civil évidemment dans un pareil milieu. A peine voit-on quelques animaux : un chat, quelques pigeons qui s’accrochent aux poutres d’un grenier ou se posent sur un toit percé de mille trous… enfin, nos deux vaches …

A deux kilomètres d’ici se trouvent les lignes françaises et allemandes. Nous sommes entourés de batteries françaises qui lancent leurs bordées de temps en temps. Nous n’avons pas trop à craindre les obus allemands.

Voilà pour cet endroit. Ailleurs, nous ne sommes pas aussi royalement installés. Nous aurions trop de chance. Les quatre derniers jours, nous habitions comme des sauvages un petit bois à 500 mètres en arrière du village où nous sommes aujourd’hui. Nous vivons dans des huttes enfouies à moitié dans le flanc d’un coteau et recouvertes de branchages, de paille et de terre. Quand le temps était sec, nous n’y étions pas trop mal, mais quand il pleuvait, de notre toit spongieux, l’eau tombait comme d’une écumoire, nous empesant la capote, nous lavant la face, imprégnant notre paille pour la réduire en fumier. Il y avait de quoi ankyloser le plus gros éléphant du monde.

Dire que la dernière fois que ça nous est arrivé, nous avons pourtant trouvé moyen de rire. Il faut, n’est-ce pas, que le moral soit bon

G.Pc

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