Lettre d’un paroissien
Cette vie des tranchées a la spécialité de rendre paresseux. Le beau soleil qui nous sourit aujourd’hui me rend un peu d’énergie et me décide à vous écrire.
Dans la nuit de vendredi à samedi, de formidables grondements se sont fait entendre du côté ennemi. Que signifient ces bruits insolites, se demandait-on les uns aux autres. Le lendemain, dans la matinée, nous en avons eu l’explication. Cinquante-trois marmites boches, et des grosses, étaient tombées sur la pauvre église de F… et dans le voisinage. De cette église déjà bien endommagée auparavant, il ne reste plus qu’un monceau de ruines. Le cimetière qui l’entoure est totalement labouré, aucune tombe n’est intacte, partout des trous de marmites, cela fait frémir. Les restes des morts, au fond de leurs demeures sépulcrales ne sont même pas à l’abri de la barbarie teutonne. La rage infernale de ces barbares ne s’en prend pas seulement aux vivants, elle s’acharne sur nos églises et sur nos morts. Elle est jolie la « kulture » germanique. Ce peuple, objet de mépris pour tous, se montre dans tous ses actes le vrai peuple d’Attila et de Luther. Comme Luther, il se vante constamment d’avoir Dieu avec lui, même en bombardant ses sanctuaires !
Combien leur a coûté cet acte odieux de destruction du sanctuaire de F… S’il est vrai, comme certains le disent, que la marmite coûte 200 francs, multipliez 200 par 53 et vous verrez ce que cela coûte le bombardement d’une église ! Plus de 10 000 francs, c’est insensé !
Après le tour de l’église est venu le nôtre. Le mardi, plus de 60 obus sont tombés sur nos tranchées et la plupart sur l’emplacement occupé par notre compagnie. Deux des nôtres ont été grièvement blessés : l’un dans la tranchée et l’autre dans son gourbi. Un obus de 77 est tombé sur ce dernier. Le pauvre malheureux a eu les deux yeux crevés, le nez emporté et un bras totalement mutilé par les shrapnells.
Jusqu’ici, nous occupions un point assez calme mais maintenant, cela devient mauvais. Tous les jours, ce sont de violentes canonnades de part et d’autres, et à chaque instant, on entend le ronflement des avions qui viennent repérer nos positions.
La vie des tranchées s’est un peu adoucie pour nous depuis 15 jours. Nous pouvons dormir deux nuits sur quatre d’une façon à peu près tranquille, car il n’est pas rare que notre repos soit troublé par le bruit du canon ou le crépitement des balles. Dans quelques jours, nous allons quitter les tranchées pour aller se délasser à l’arrière.
Espérons que les prières que l’Eglise entière va adresser à Dieu ces jours-ci vont hâter la victoire et la paix tant désirée de tous.