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Voix de Gausson : 28 février 1915

Publié le 23 Janvier 2015 par Michèle Harzo

Un qui l’a échappé belle

Nous reproduisons une lettre d’un jeune homme de la paroisse, blessé dans un violent combat au commencement de février.

Les moments de loisirs sont rares là-bas. Maintenant que je suis à l’hôpital, j’ai plus de temps libre et j’en profite… Je vous dirai tout d’abord que mes blessures n’ont aucune gravité et ne m’occasionnent que des douleurs passagères, adoucies encore par les bons soins des Dames de France.

Vous ne saurez jamais ce que c’est qu’une bataille. Il faut y assister pour connaître toutes les angoisses. Je vous dirai 2 mots seulement sur celle du 10 février à P…. où je fus blessé pour la 2ème fois car dans ce même bois, j’avais déjà eu 18 jours auparavant la main gauche trouée par une balle, plaie que je jugeai insignifiante et trop tôt venue, n’ayant que quelques jours de présence sur le Front. Donc, le 9 février au soir, nous relevons les chasseurs à pied dans les tranchées de première ligne. Les tranchées boches sont à 15 et 20 mètres, aussi nous parlons à voix basse. Nous veillons, tirant de chaque créneau, de minute en minute, un coup de fusil. La nuit se passe, assez calme. Dès que pointe le jour, nous apercevons les tranchées ennemies à quelques mètres de nous et de distance en distance, des sapes permettent de nous lancer des bombes. Vers 7 heures, la fusillade commence, en même temps que tombent autour de nous, bombes, grenades et engins de toutes sortes, faisant un bruit assourdissant. Coup pour coup, nous répondons à l’attaque. J’ai appris à lancer des grenades, et j’y mettais tant d’ardeur que j’en avais mal au poignet. Vers 8 heures, un bruit plus formidable, une détonation « kolossale » nous donne l’impression que la terre s’écroule sous nous. Une partie de notre tranchée, minée pendant la nuit, venait de sauter. Des cris angoissants, des appels désespérés, des plaintes sourdes, en même temps qu’une odeur âcre de poudre, viennent jusqu’à nous. A 40 mètres, à notre droite, un nuage de fumée, mollement balancé par la brise d’un beau matin, monte vers le ciel comme l’encens après le sacrifice. On entend, quelques temps encore, ces malheureux appeler : les plus jeunes, leur mère, les plus vieux, leur femme ou leurs enfants. A nous, il faut une volonté de fer, un cœur de pierre pour continuer la lutte. La veille, on nous a dit que nous devions mourir là, plutôt que d’abandonner la tranchée. Le devoir et le patriotisme nous clouent sur place, ce n’est qu’après qu’on pense au danger. Puis le défilé des moins blessés commence. Couverts de boue et de sang, les effets en lambeaux, ils passent en gémissant et, sans arrêter de tirer, nous leur disons : « courage les amis, les infirmiers ne sont pas loin » et ce matin-là, les rayons d’un beau soleil levant caressent le visage poudreux et blême des autres, de ceux que la mort a couchés dans ce taillis….

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