Nous avons dû quitter notre village nègre et dire au revoir au moulin de la galette pour nous rapprocher un peu de la ligne de feu. Que voulez-vous, c’est bien notre tour, voilà 36 jours que nous étions en réserve par ici. Maintenant, quoique tout proches de la ligne de feu, nous ne sommes pas encore au premier rang, nous restons toujours « en réserve ». En voilà pour 12 jours.
Les tranchées ont bien changé d’aspect. Il n’y a plus de boue. Elles sont devenues des abris d’un confort tout moderne avec petits jardins anglais aux abords. Partout dans les environs, la nature revêt sa parure printanière, les arbres épargnés par la mitraille se couvrent de feuilles et de fleurs qui nous envoient leur agréable parfum.
Me voici rentré dans notre habitation souterraine. Elle est très curieuse, cette habitation. Là, nous sommes à l’abri des 77, des 105 et peut-être même des 240, à condition qu’on n’insiste pas trop. Il y aurait des pages à écrire sur cette construction « nouveau genre » inventée pour la guerre de tranchées, mais ce sera pour une autre fois. Du reste, le temps presse, il est 6 heures moins quelques minutes et je dois me rendre ce soir aux exercices du mois de Marie.
4 mai
Ce matin, à peine arrivé de la messe à laquelle j’ai eu le bonheur d’assister, j’ai été réquisitionné pour amener des briques qui doivent servir à paver la tranchée. Toute la journée, j’ai été occupé à ce travail. Je vous avoue qu’il n’est pas très dur. Nous avons fait quelques voyages dans notre journée. J’en ai profité pour faire visite aux ruines de la pauvre église du village voisin. Elle est dans un bien triste état, ainsi que le cimetière qui l’entoure. Les croix et les pierres tombales, tout est brisé. On voit là des trous d’au moins 2 mètres cinquante de profondeur. Tout près, se trouvent 3 beaux « cigares » (obus de 0m60 de hauteur sur 0m25 de diamètre) qui n’ont pas éclaté. Quelle horreur que la guerre ! Il faut être sur les lieux pour s’en faire une idée exacte.