Monsieur l’Évêque
Vous excuserez le retard que j’ai mis à répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, sous la date du 20 de ce mois.
Je devais tout d’abord me rendre compte de la condition faite aux sœurs de Gausson par les modifications projetées à la maison d’école et m’assurer qu’aucun sentiment de malveillance n’avait inspiré le conseil municipal. Je puis aujourd’hui vous dire, Monseigneur, qu’on a bien mal interprété les résolutions de l’administration locale, qu’on ne vous a pas exactement renseigné sur l’état des choses. Il n’est jamais entré dans les idées du Maire de tracasser les religieuses et le conseil municipal en adoptant la mesure critiquée, a obéi à des nécessités budgétaires. Je connais parfaitement la commune de Gausson. J’oserais affirmer, Monseigneur, qu’il n’en est pas une, dans votre diocèse dont la population soit plus sincèrement religieuse et il n’est pas admissible que douze des principaux habitants composant le conseil, se soient entendus pour adopter une mesure vexatoire à l’égard des sœurs qu’ils estiment et qu’ils respectent. Cela ne peut pas être, permettez-moi Monseigneur, d’ajouter avec ma franchise bretonne, cela n’est pas. Le conseil municipal a décidé que la classe serait placée dans la maison d’école elle-même, parce qu’il lui a été démontré qu’il ne pouvait pas faire autrement et en outre parce qu’il lui a paru que cette appropriation laisserait aux sœurs un logement convenable.
La commune de Gausson n’a ni argent, ni ressources. Elle ne fait face à ses dépenses obligatoires qu’à l’aide de centimes additionnels et elle a le regret de voir les enfants fréquentés l’école des frères entassés dans une classe qui manque d’espace, d’air et de lumière.
Aucune amélioration n’est possible, alors lorsque le conseil municipal fut appelé à délibérer sur le legs Roullé, dut-il se borner à accepter tout, tout en déclarant ne pouvoir rien ajouter à la somme léguée. Il fallait donc construire une classe avec les 900 francs auxquels le legs se trouvait réduit après prélèvement des frais. Cela était matériellement impossible car les devis les plus restreints n’évaluaient pas la dépense à moins de 2500 francs. C’est alors que le conseil municipal s’arrêtant à une autre combinaison, adopta le projet d’annexer une partie du logement à la classe et vota les fonds nécessaires à cette appropriation.
En examinant la délibération qui me fut transmise, je craignis que les sœurs n’éprouvent une gêne par suite de la nouvelle distribution. Je priai Monsieur le Maire de me donner des explications à cet égard. Il se rendit à mon invitation, je vous avoue, Monseigneur, qu’après l’entrevue, je n’hésitai pas à proposer la délibération à l’approbation de Monsieur le Préfet.
Voici en effet la composition de l’habitation des sœurs :
- au rez-de-chaussée, une belle cuisine, un salon de 5m25 sur 4 m, à la suite de la cuisine et y communicant, un cellier de 12m sur 5, un caveau sous l’escalier
- à l’étage, 4 grandes chambres et un cabinet
- grenier
- dans la cour, hangar, écurie et buanderie
Vous excuserez ces détails, Monseigneur. J’ai cru devoir vous les donner afin que vous puissiez apprécier par vous-même l’étendue de ce logement qu’on vous a présenté comme trop exigu. Je connais beaucoup de recteurs qui ne sont pas aussi confortablement logés et qui ne se plaignent pas.
Dans ma conviction, Monseigneur, les plaintes des sœurs ne sont pas fondées. J’ose me porter garant des bonnes intentions de l’administration locale et affirmer qu’elle n’a obéi à aucun sentiment de malveillance à leur égard. On ne vous a pas présenté les choses sous leur véritable jour. Si c’est le recteur de Gausson qui vous a fait le rapport de cette affaire, je n’y reconnais plus son esprit de droiture et de loyauté habituel. Veuillez me permettre, Monseigneur, de vous signaler une autre inexactitude dans l’exposé qu’on vous a fait. On vous a dit que la maison des sœurs était un don de la générosité et n’avait rien coûté à la commune, voilà la vérité à cet égard.
Lorsque M. Moisan, actuellement curé de Plouguenast, entreprit la construction de l’édifice, il fit appel à la générosité des habitants qui lui donnèrent le bois et firent gratuitement le transport de tous les matériaux. Puis quand la maison fut achevée, le constructeur en fit don à la commune….. moyennant une somme de 3200 francs qui lui fut réellement versée ainsi que l’atteste l’attestation des budgets de la commune de 1850. J’ajoute que le logement était loin d’être approprié et qu’il a fallu y employer depuis des sommes assez importantes. Ce n’est donc pas un don, sans vouloir dénier à Monsieur Moisan le mérite de son ouvrage.
Croyez bien, Monseigneur, que je sais apprécier les services que rendent les sœurs et que, loin d’encourager des tracasseries à leur égard, je me ferai toujours un devoir de les soutenir contre d’injustes attaques. Mais je ne puis le dissimuler, il arrive quelquefois, que ces bonnes religieuses étrangères aux affaires, se méprennent sur les actes des administrateurs et les accusent sans raison. Je ne voudrais ne faire aucune allusion, ni me plaindre de Mme la Supérieure de Gausson. Je dois dire cependant qu’elle excite la population et semble préparer une nouvelle émeute.
Voici ce que m’écrit Monsieur le Maire :
Les sœurs emploient tous les moyens et font tous leurs efforts pour soulever les habitants contre l’administration municipale. Elles font circuler le bruit qu’on veut défaire leur maison, que si on ne bâtit pas une classe, elles vont partir et qu’elles ne seront pas remplacées. Vous comprenez que tous ces bruits tendent à soulever les habitants et à les indisposer contre l’autorité.
Telle est la situation. J’engage le Maire à beaucoup de modération et de condescendance à l’égard des sœurs. Je désire bien sincèrement que le calme se fasse et il se fera, c’est ma conviction, si les sœurs n’obéissaient pas à des insinuations étrangères.
Veuillez être persuadé, Monseigneur, que dans cette circonstance comme dans tout autre, je serai heureux de seconder vos pieux efforts pour le bien et daignez agréer l’assurance de mes sentiments les plus respectueux
Pour le Préfet, signe : le sous-Préfet Viet

