Du fond des tranchées, je pense souvent à ma famille, à mes parents, à ceux des miens qui se battent, qui tombent. Ai-je besoin de vous dire que ces pensées me réconfortent et me donne beaucoup de courage ? Du courage, on en a besoin à la guerre.
Ce qui me frappe le plus, c’est que je prends part à une guerre qui, dans le fond n’a rien de moderne. On se bat de tranchées à tranchées et à travers des créneaux comme dans les anciennes guerres. Il convient d’ajouter que l’on se bat, du moins pour ce qui est de l’infanterie, à faible distance : 250 m, 300m, 400m au plus. L’usage de l’arme blanche, la baïonnette, dont on a tant parlé dans les premiers mois de guerre, n’est plus aussi actif. Il serait beaucoup plus juste, semble-t-il, que dans la plupart des cas, la guerre actuelle se réduit à de violents combats d’artillerie. Nuit et jour, nos oreilles sont assourdies du bruit de la mitraille. Les obus passent au-dessus de nos tranchées et vont éclater plus loin avec un fracas d’enfer. C’est le cas de l’artillerie française dont le tir est d’une grande justesse. L’artillerie allemande ne fait pas un bruit moins assourdissant qui nous épouvante et nous terrifie. Cela est surtout vrai des 220, surnommés non sans ironie, des « marmites » par les soldats de France. Un de ces derniers jours, les boches en ont lancé plus de 40 sur nos tranchées qui ont éclaté tout à côté sans faire presque le moindre mal. Ah ! si le tir allemand était aussi précis que le nôtre, ce serait terrible. Mais ils tirent, ils tirent encore, ils tirent toujours sans se rendre bien compte du résultat.
Que de fois j’entends mes compagnons dire : «Nous ne craignons ni leurs balles, ni leurs « schrapnells 1», mais nous redoutons leurs « marmites ». Celles-ci en tombant font dans la terre un trou où l’on pourrait facilement enterrer un cheval. A 15 mètres, elles n’ont plus d’effet.
Presque nul également, est le résultat des nombreuses observations de leurs « taubes 2». En voyons-nous des aéroplanes allemands ! L’air est aussi très souvent occupé par des avions français. Pas besoin de sortir de nos tranchées ou de lever les yeux pour les apercevoir, il nous suffit d’entendre les nombreux coups de canon que l’ennemi tire sur eux, toujours sans résultat. Les reconnaissances d’aéroplanes sont toujours suivies de duels d’artillerie qui se prolongent bien avant dans la nuit.
Vous parlerai-je de l’entrain des troupes ? Il est excellent à tout point de vue. A cela, ajoutez que le ravitaillement est admirablement fait et …que l’on nous gâte par des dons multiples que l’on fait en linge chaud de toute nature. Du fond du cœur, les soldats remercient les personnes charitables qui pensent à eux.
Que Dieu protège la France et nous donne la victoire !
1 schrapnell : obus contenant des balles
2 Taube : type d’avion allemand